JEROME GUITTON

0/ Introduction

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Alors que le réel le plus brut commence à nous taper dessus, nous sommes quelques-un·e·s à nous sentir impuissant·e·s. C’est attendu. Une certaine lecture s’est installée depuis de nombreuses années, chez nous, et elle méconnait toute prise de la littérature sur le réel. Elle sait certes rendre justice à la variété de nos travaux, car elle est plurielle ; pour beaucoup d’entre nous, elle interfère peu, s’immisce rarement dans dans notre espace de travail, car elle est aussi libérale. Elle se plait à reconnaître en chaque écrit une vision du monde différente, l’associe à son auteur·rice, et peut éventuellement louer celui-ci pour l’originalité de celle-là, apprécier la manière singulière dont son oeuvre l’exprime et la représente.

Cette indifférence tolérante n’a rien de condamnable. Mais nous sentons que nous autres ne pouvons pas la prendre comme point de départ. Si le monde de la littérature naissait comme collection d’individus singuliers, originaux, presque bizarres parfois, ceux-là auront une existence misérable. Ils seront tenus dans la solitude de leurs particularités. Et aucun·e d’entre nous ne travaille dans le seul orgueil de se différencier radicalement de la communauté des parlants. Cela n’est pas vrai. Nous cherchons les autres dès le début.

Il faut donc un autre point de départ. Je ne crois pas que ce souci me soit propre ; mais j’ai, comme les autres, pris mes propres décisions ; et les oeuvres qui ont suivi me sont personnelles. Nous pourrons tout de même avancer ensemble, j’ai faim de vos axiomes et mon adresse est sur ce site, les meilleures relations sont réciproques. En attendant, voici mon petit bout de chemin.


Au fil des années, j’ai essayé de clarifier mes hypothèses en
parallèle de textes dans lesquels celles-ci étaient mises à
l’épreuve. En voici un inventaire (partiel, certes, mais
représentatif).

Il y avait en premier lieu un impératif généalogique : chaque geste de
se réclamer d’une oeuvre étrangère posait simultanément une nouvelle
décision dans ma propre pratique. Une illustration de ce procédé peut
être trouvé dans “Après cette oeuvre, que faire ?“, intervention pour
l’exposition Black Coffee en 2014.

Cet impératif se mêlait à un certain rapport avec la contemporanéité
et les pensées exigeantes qui s’y épanouissaient : sculpture, algèbre,
politique… Ce fut une certaine manière de se mettre à leur hauteur
par les moyens propres d’un poème, avec la notion d’obstacle : cela
fut aussi explicité dans un texte inaugural qui a, pour moi, peu
vieilli.

Partant de cette méthode, j’ai développé quelques moyens dans des
textes littéraires. Contre l’unification sous le nom de l’auteur, j’ai
cherché, dans des textes courts, à approfondir la division du sujet
entre deux exigences disjointes (poétique d’un côté, mathématique de
l’autre). J’ai pu, dans un texte plus long, mettre en scène un sujet
clivé qui reniait ce que son discours faisait malgré lui ; j’en ai fait
le bilan dans une postface, puis ai fait évoluer ce sujet clivé en
direction de ce sujet militant qui, aujourd’hui, interrompt nos jeux
culturels, ou rompt avec eux ; évolution que j’ai à nouveau eu l’occasion
d’expliquer ici. L’étape qui suivait consista à tenter de laisser un
tel étranger parler en soi pour faire surgir, de ce discours partagé,
un impératif éthique pour les deux ; ce qui se sera exprimé dans une
série de dates, dont l’une d’elles présente le procédé.

Traversant ce catalogue de formes, j’oublierais presque une évidence :
quelque chose précède le texte ; discipline du collectif, ou quelques
formes de vie communiste, dont le partage est peut-être ce qui fend le
mieux notre solitude particulière. C’est l’imaginaire qui m’oriente
–et que vous gardez peut-être, vous aussi, dans vos pas.

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